Contrôles au faciès : « Qui parmi nous a déjà fait l’objet de contrôles d’identité récurrents ? »

Je suis intervenue en hémicycle hier pour défendre la proposition de la loi du groupe France Insoumise visant à mettre en place un récépissé de contrôle d’identité afin de lutter contre les contrôles au faciès. Vous pouvez retrouver mon intervention sous la vidéo :

 

Monsieur le président, madame la ministre, monsieur le rapporteur, chers collègues,

La tension, voire la violence qui caractérisent la relation entre les forces de police et une partie de nos concitoyens sont préoccupantes à divers titres. Tout d’abord, elles nuisent à notre image dans le monde. La France, pays de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est pointée du doigt par l’ONU pour profilage ethnique !

Deuxièmement, cette situation contrevient à l’égalité, valeur fondamentale de notre République, et met en défaut l’État français devant la justice. Le droit reconnaît en effet que la systématisation des contrôles d’identité est hors-la-loi. La Cour de cassation a notamment jugé, le 9 novembre 2016, que les contrôles discriminatoires constituaient une faute grave de l’État.

Ces deux raisons devraient suffire à souscrire à toute tentative d’apaisement de cette tension, telle que la mise en place du récépissé. Mais il convient de mentionner une troisième raison : la situation humainement grave et inacceptable que vivent les deux protagonistes, les membres des forces de police d’une part et les citoyens discriminés d’autre part. Qui parmi nous, madame la ministre, chers collègues, a déjà fait l’objet de contrôles d’identité récurrents ? Pour ma part, je n’ai jamais été contrôlée une seule fois !

Pourquoi ? Afin de donner un peu de chair et de réalité à nos échanges souvent formels, je vous demande à nouveau d’imaginer un instant le quotidien d’un jeune homme qui n’a pas la bonne couleur de peau. Il part au travail le matin en métro et se fait contrôler une première fois dans les couloirs, ce qui le fait arriver en retard au bureau sans preuve justifiant ce retard auprès de son employeur. Sa journée terminée, il rentre et subit un deuxième contrôle d’identité. Il arrive à nouveau en retard, cette fois à l’école où il vient chercher son petit frère. Comprenons-nous bien : c’est toute la vie quotidienne de ces gens qui se trouve bouleversée ! Moi, je n’ai pas à vivre avec cette perpétuelle inquiétude.

Il est également facile d’imaginer l’humiliation subie, une humiliation non pas d’un jour mais quotidienne, qui met en cause l’identité même de ceux qui en sont victimes ! On passe ainsi du contrôle d’identité à une identité contrôlée.

Un récit entendu lors de nos auditions m’a particulièrement marquée : celui de ces enfants d’à peine douze ans qui, à force d’être contrôlés, presque par instinct, se placent face au mur, jambes écartées, à la vue d’un agent de police se dirigeant vers eux.

Il est facile de comprendre la légitime colère de ceux qui subissent ces contrôles à répétition. Certains en conçoivent un ressentiment qui alimente la spirale de la violence. D’ailleurs, parmi les 4 % de contrôles d’identité donnant lieu à poursuite, une bonne partie des procédures résultent du chef d’outrage à agent. Elles sont donc le fruit du contrôle lui-même : c’est un comble !

En plus d’être injustes, ces contrôles sont inefficaces. Mais ce qui m’étonne le plus, c’est, plutôt que la colère, le calme dont font preuve tant de personnes qui subissent cette violence institutionnelle et qui se contentent d’en appeler au droit, à la justice et à la dignité due à chaque citoyen.

Au demeurant, entre la colère et le sang-froid, l’attitude la plus courante est d’abord la résignation. Nombreux sont ceux qui intériorisent le fait d’être des citoyens de seconde zone.

Comprendre le problème dans toutes ses dimensions suppose de le prendre par les deux bouts. Venons-en donc aux forces de police. Maints reportages se font l’écho de leurs conditions de travail difficiles ; le chiffre terrible de cinquante et un suicides de policiers en 2017 en témoigne également. À cela il faut ajouter les faits de violence à leur encontre. Il est inadmissible que ceux qui sont censés protéger les citoyens soient devenus la cible de quelques délinquants.

Bien sûr, vous arguerez d’un contexte de lutte contre les actes terroristes ; vous nous direz que la délinquance augmente. Mais ces quinze dernières années, les effectifs de la police ont diminué, et les efforts fournis par les services depuis peu ne comblent pas le terrible manque de moyens humains. À l’inexpérience des jeunes recrues s’ajoute un manque de formation chronique. Et ce qui empoisonne d’abord le travail des policiers, c’est avant tout la politique du chiffre. La surcharge de travail et de stress est incompatible avec l’activité des policiers, qui nécessite précisément une très grande maîtrise de soi. On voit donc comment policiers comme citoyens pâtissent de ce climat de tension.

Mais il ne s’agit pas ici de dresser un tableau apocalyptique des relations entre la police et les citoyens. Il nous a été rappelé que 80 % des Français faisaient confiance à la police. Nous en sommes bien conscients, et dans un souci d’objectivité, alors qu’on nous accuse sans cesse de parti pris idéologique, nous tenons compte de l’ensemble des chiffres à notre disposition.

Je voudrais revenir maintenant sur les arguments qui nous ont été opposés en commission. À droite, on nous dit que le récépissé discrédite le travail des forces de police, qu’il les stigmatise. Mais ce n’est pas le récépissé qui stigmatise, ce sont les faits, les chiffres – ceux du CNRS, de l’Open Society Justice Initiative, du Défenseur des droits et même de l’ONU, qui ne sont pas que je sache des gauchistes anti-flics ! D’ailleurs, s’il existe un code de déontologie, et s’il a été récemment modifié, c’est bien pour répondre à des dysfonctionnements !

Sur ces mêmes bancs, on juge également scandaleux de contrôler les contrôleurs. Tous les fonctionnaires sont pourtant soumis à des contrôles. Dans le privé, chacun rend compte de son activité, et nous-mêmes députés devons désormais le faire. Pour quelle raison les fonctionnaires de police devraient-ils échapper au contrôle ?

Au centre de cet hémicycle, on nous vante sans cesse la société de confiance. Soit ! Mais c’est justement le problème : la confiance entre une frange de la population et la police est brisée. Vous arguez pour rejeter notre proposition de loi de l’expérimentation de la caméra-piéton, qui est déjà une reconnaissance incontestable du problème – c’est un point acquis. Mais récépissé et caméra ne sont pas incompatibles ! Permettez-moi également de vous rappeler que la caméra soulève d’ores et déjà quelques questions, notamment la possibilité pour le policier de l’éteindre et le coût monstrueux d’une éventuelle généralisation.

Quant à l’argument ressassé par tous les opposants à cette proposition de loi sur la charge de travail qu’amènerait ce dispositif, il ne tient pas debout. C’est même l’inverse qui se produirait : avec des machines similaires à celles des contrôles de stationnements, à l’utilisation facile, le travail effectué sera facilité, et traçable. En outre, l’encadrement des contrôles d’identité en diminuera le nombre, comme le souhaite le Président de la République. Ainsi, la police disposera de plus de temps pour remplir les missions essentielles que vous évoquiez, madame la ministre : la protection des biens et personnes et le maintien de l’ordre public.

Je vous en conjure – mais vainement, je le sais : faisons fi un moment de nos divergences idéologiques, de nos postures. Pourquoi ne pas dire oui à un outil qui pourrait apaiser les relations entre police et citoyens, qui permettrait aux policiers d’être plus circonspects dans les contrôles effectués et qui rendrait donc leur travail plus efficient, un outil qui les protégerait du soupçon de discrimination, un outil peu onéreux et qui a fait ses preuves à l’étranger ? Pourquoi ne pas dire oui à une proposition d’expérimentation sur des villes volontaires – qui sont de plus en plus nombreuses ?

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