La logique libérale massacre la culture

En octobre dernier, le gouvernement a lancé le programme Action Publique 2022, visant à « repenser le modèle de l’action publique en interrogeant en profondeur les métiers et les modes d’action publique au regard de la révolution numérique qui redéfinit les contours de notre société. »1

La contribution du Ministère de la culture a fait l’objet de fuite dans la presse. Ce dossier propose des pistes de réforme pour les cinq années à venir dans les domaines suivants : musées nationaux, politique des archives, audiovisuel public, et création artistique dont on apprend que, validés ou non par le Comité Cap 22, elles seront appliquées.

Ce plan, sous le prétexte de « faire mieux avec moins », est l’application à la culture du couperet austéritaire concocté par le gouvernement actuel, et préparé par les gouvernements précédents.

Ce lundi, j’étais invitée à une table ronde lors d’une réunion de l’Appel de Montreuil.

Cet appel a rassemblé nombre de signatures de professionnels de la culture qui s’alarment et nous alertent sur les terribles conséquences d’une politique culturelle de la demande, d’une conception marchande de la culture et d’un ministère de la culture réduit à une gestion financière.

De la libéralisation de la culture : liquidation avant fermeture

Les intervenants présents à cette table ronde témoignaient, chacun dans leur domaine, des dégâts produits par la marchandisation de la culture.

Aujourd’hui, en France, 6ème puissance économique mondiale, on ferme des théâtres.

On ferme des théâtres tout comme on ferme des classes, des écoles mais aussi des hôpitaux.

On ferme le Tarmac pour donner un lieu à Théâtre Ouvert, au lieu de laisser le Tarmac faire son travail si singulier autour des écritures scéniques francophones, et d’aider Théâtre Ouvert en lui trouvant un lieu pour son travail si singulier autour des écritures contemporaines.

En France, 30 ans après les Etats généraux qui ont (ré)affirmé que la culture n’est pas une marchandise et la nécessaire « audace de la création et l’élan du pluralisme », on asphyxie les petits – ceux qui portent le bouillonnement créatif et pluriel – et on place des technocrates à la tête de nos plus grandes institutions, en lieu et place d’opérateurs culturels.

Et c’est la même chose à l’école. Et c’est la même chose à l’hôpital.

La mainmise des gestionnaires dévalorise les métiers et fait souffrir les personnels : ici les burn-out, là les arrêts maladies, ou encore les chanteurs lyriques que l’on force à produire plus que leur voix ne peut supporter.

La course aux moyens pour continuer de faire quand même déplace le cœur de métier : quand Radio France consacre temps et moyens à l’ouverture d’un restaurant, que reste-t-il pour le service public radiophonique, pour les programmes, le lien entre auditeurs et programmes ? Quand les artistes doivent se transformer en leveurs de fonds, quel temps leur reste t’il pour l’art ? Quand les mécènes – qui en défiscalisant ne participent plus à l’intérêt général – réclament des têtes d’affiche qui font monter les coûts des plateaux, c’est la construction du décor qui se fait dans des conditions dangereuses… quand il reste un peu de moyens pour un décor.

Tout craque et pourtant tout tient.

Tout tient encore – mais pour combien de temps ? – grâce à la motivation et l’engagement des travailleurs. Comme à l’hôpital ou à l’école. L’engagement de ces travailleurs qui aiment leur métier et défendent bec et ongles leur mission de service public.

De ces artistes qui ne peuvent échapper à la nécessité de créer. Et qui n’ont souvent pas d’autres choix que de faire avec des bouts de ficelle, et dont la plupart ne se posent pas la question de quel salaire pour quel travail mais de savoir s’ils vont seulement pouvoir un peu se rémunérer.

Telle est la conséquence de la poursuite de l’idéal libéral d’une société atomisée et soumise aux lois de l’Avoir plus que de l’Etre. La quête de l’argent détourne les missions de service public vers la rentabilité et maltraite les salariés quand ils peuvent encore l’être.

Si aujourd’hui dans cette Vème République moribonde, le Parlement est d’abord une caisse d’enregistrement, n’oublions pas que c’est également une caisse de résonnance. Ce que peuvent faire les parlementaires de la France Insoumise, et ce que nous faisons, c’est être le porte-voix des contre-propositions, des contre-projets, de toute initiative qui viendra se placer en résistance au modèle libéral, qu’il soit social-libéral ou libéral décomplexé.

Avec les artistes, les professionnels du secteur culturel mais aussi avec les citoyens, nous pouvons porter haut la place que nous souhaitons tous ensemble donner aux arts et à la culture dans le projet de société que nous voulons construire, et avec les artistes et les gens de culture, penser les moyens, qu’ils soient institutionnels, humains, ou financiers en fonction de cette ambition-là.

Et non l’inverse.

1 « Le comité CAP 22 comprend 34 membres, dont la moitié sont d’anciens énarques. On y trouve, selon une récente analyse de Mediapart, de nombreux experts qui figuraient déjà dans la commission Attali réunie en 2008 par Nicolas Sarkozy, ainsi que plusieurs membres de l’Institut Montaigne, connu pour ses publications ultralibérales. Il y a aussi des hauts fonctionnaires, dont beaucoup ont eu des fonctions importantes dans le privé. Y figurent également des dirigeants d’importantes entreprises privées et de start-up. Quelques élus de droite ou socialistes ralliés en font également partie. En revanche, n’en font pas partie des experts indiscutables de la justice administrative, des institutions et de la recherche, des élus de l’opposition, des représentants des organisations syndicales. Le comité doit remettre un rapport, fin mars 2018. » L’Humanité – 3/11/2017

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