Plaidoyer pour une autre école publique

J’ai défendu une motion de rejet de la loi relative aux écoles privées hors contrat. Un texte qui propose de renforcer les contrôles dans la loi mais sans véritables moyens pour que l’inspection académique soit en mesure de contrôler l’ensemble des établissements concernés. Nous sommes opposés par principe aux établissements privés hors contrat, mais j’ai saisi l’occasion pour plaider en faveur de l’intégration des enseignements alternatifs dans la palette pédagogique des enseignants.

 

Cher-e-s collègues,

Cette loi – qui se préoccupe d’assurer un meilleur contrôle des écoles privées hors contrat – n’a d’intérêt, à mes yeux, que de mettre en évidence le silencieux mais bien réel désengagement de l’Etat dans ce qui construit les fondements communs d’une société : l’éducation ou plus précisément une instruction commune.

Il n’est pas inutile de rappeler que la finalité de l’école de Jules Ferry était de former des patriotes républicains, soit de créer un attachement commun aux valeurs de la république.

Presque 150 ans plus tard, Emmanuel Macron lui-même réaffirme cette pensée Hier – lors de son intervention aux Assises de la maternelle – il la réactualise ainsi : « Il en va de notre capacité comme République à préserver la cohésion sociale en faisant de l’Ecole le lieu d’une égalité réelle, celle qui efface le déterminisme social. »

Notre école à tous est donc bien celle de la République : ce creuset où se forme l’âme d’une Nation ; où se forge en commun un peuple de citoyens ; où s’affirme peu à peu une communauté d’esprit et de sentiments.

Pour revenir à la déclaration présidentielle, je dirai que celle-ci est révélatrice des dysfonctionnements de notre système scolaire : d’une part, on alerte sur la nécessité de préserver une cohésion sociale, sous entendant que celle-ci s’émiette ; d’autre part, on reconnait l’échec de l’école à effacer les déterminismes sociaux.

Nous ne pouvons que souscrire à ce double constat.

Mais cette situation a bien une cause. On parle parfois du laxisme à l’école mais Le premier laxisme en matière d’éducation n’est-il par d’abord l’abandon par l’Etat de ses missions essentielles ?

Car cette loi nous apprend en effet qu’il est plus facile d’ouvrir une école que de vouloir poser une véranda. ; et nous verrons plus loin qu’elle ne modifie qu’à la marge les exigences requises.

Quelles sont-elles : un acte de naissance, les diplômes et un extrait du casier judiciaire du « porteur de projet » ! Et, si celui-ci est le futur directeur, son CV cad, les professions exercées les 10 dernières années avec une exigence de 5 ans d’expérience en matière d’éducation.

A cela s’ajoute, le plan des locaux, le plan de financement et le projet d’établissement, soit l’âge des élèves et les diplômes préparés.

Il est d’ailleurs important de rappeler que les écoles hors contrat ne sont pas obligées d’appliquer les programmes de l’enseignement mais simplement d’assurer le socle commun, soit un minimum syndical plutôt imprécis : « maitriser la langue ; les principes élémentaires des maths ; la culture humaniste et scientifique ; la langue vivante ; XXXXX

Dans le rapport préalable à cette proposition de loi, on apprend également que le contrôle de l’Etat ne touche que la moitié des établissements créés la 1ère année ; et ¼ après 5 ans d’exercice.

On y apprend aussi qu’un quart des contrôles effectués relèvent des manquements comme :

  1. L’occultation ou l’interprétation de certains pans du savoir en histoire, en géographie, en sciences, en art ;
  2. Ou encore, l’absence de preuve d’enseignement scolaire et l’absence de développement de certaines compétences.

Pour illustrer mon propos, je citerai ce reportage  A l’extrême droite du père  que nul ne peut ignorer. Dans l’école Saint-Eloi, on voit de chers « têtes blondes » sans projet rabâchent ce qu’on leur a appris.

Nous sommes ici bien loin de l’Ecole de la bienveillance, aujourd’hui proclamée par M. Macron.

Mais ce travail sur les écoles hors contrat, nous rappelle aussi et surtout une terrible et dangereuse réalité : la sensible augmentation des écoles privés hors contrat :

  • Plus 60% en 7 ans (803 à 1300), avec une croissance exponentielle ces 3 dernière années (+ 344 de 2014 à 2017 contre + 163 de 2010 à 2014)

Car en effet, de plus en plus de familles déserte l’école publique, les uns ayant perdu confiance dans sa capacité à instruire et éduquer leurs enfants correctement ; les autres recherchant des pédagogies alternatives, soucieuse du développement harmonieux de ces derniers ; les autres encore, souhaitant transmettre leur culture religieuse.

A ce stade, je voudrais, là encore, faire mien les propos d’Emmanuel Macron lors des fameuses assises de l’Ecole maternelle : « le destin de notre pays s’est formé, gravé dans notre système éducatif qui en est le miroir ..]

Je souscris là encore à ces propos : notre système éducatif est véritablement à l’image de la société d’aujourd’hui

  • Une société non pas diverse dans ces approches mais fragmentée :
  • Fragmentée sur des critères religieux (45% des effectifs des 73000 élèves en écoles hors contrat sont dans un établissement confessionnel)
  • Fragmentée culturellement et socialement, les familles disposant de bagages culturels et/ou d’argent, orientant leurs enfants dans des écoles pouvant coutées entre X et X par ans.
  • Et même fragmentée en fonction du genre, certaines écoles proposant des contenus et pédagogies ayant des fondements clairement sexistes

 

Certes ces écoles ne concernent que 0,5% des effectifs d’élèves scolarisés.

Mais comment parlez encore de cohésion et de mixité sociale dans ce système éducatif!

Comment parler de cohésion et de mixité quand, par ailleurs, la dernière réforme (celle du lycée) enfonce plus encore le clou de l’autonomie des établissements ; remet en cause le caractère national du bac ; organise des parcours individualisés de connaissances, réduisant au minimum le socle commun.

C’est là que du constat partagé à la solution concrète, il y a bien du chemin. Et en politique, c’est comme en amour : seuls les preuves comptent.

Je comprends d’autant mieux aussi l’intérêt du Président pour le service national : créer une mixité et une cohésion nationale autour des valeurs de la république que son système éducatif échoue à instituer.

Malgré la contradiction que je pointe entre les réformes en cours et les beaux discours du Président, je m’y réfère une dernière fois [dont on ne pourra pas dire qu’on ne l’écoute pas ! si cela pouvait être réciproque] : « quand on parle d’éducation, – dit-il – il y a toujours quelque chose d’éminemment politique ».

Mais quelle est cette politique ?

C’est une politique libérale… et qui n’a de vision pour l’école que celle dictée par la commission européenne, et de son obsession « austéritaire »

Cette vision libérale se traduit-elle dans les faits par :

  • Moins de services publics – ou un service public délaissé y compris en matière d’éducation.
  • Et donc un soutien tacite aux écoles privés, au nom de la liberté d’enseignement, sans garantie de contrôle de l’Etat pour harmoniser ce patchwork d’établissements et d’enseignement.

Au-delà de ces considérations politiques – trop souvent oubliées – voilà le contexte dans lequel s’inscrit cette proposition de loi.

Malheureusement je n’invente rien : Les rapports parlementaires, les documentaires, les articles de presse sont suffisamment éloquents sur les dérives de l’école hors contrat.

La rapporteure au Sénat a d’ailleurs décrit la situation ainsi : « Face à des phénomènes de radicalisation religieuse, de sectarisme, d’amateurisme ou d’insuffisance pédagogique, l’inadéquation et la dangerosité des dispositions actuelles sont patentes ».

J’en viens maintenant au cœur du sujet.

Monsieur le rapporteur, au vu de cette situation, je m’interroge sur ce qu’apporte votre texte pour solutionner – de manière concrète- la crise structurelle que traverse notre école, et qui se manifeste dans toute son ampleur dans les écoles privées hors contrat.

Cette crise, vous la regardez passer de loin mais il ne me semble pas que vous ayez pour ambition de la résoudre réellement. Véritable pis-aller, ce texte – dont se contente la majorité – nous fait penser, nous, à un pansement sur une fracture ouverte.

On me répondra que ce texte va « dans le bon sens », que c’est un « pied dans la porte », qu’il est le fruit d’un « équilibre subtil entre liberté d’enseignement et contrôle de l’Etat ».

Pendant ce temps, des générations d’enfants ne seront pas armées du même savoir que les autres, rompant ainsi ouvertement le principe constitutionnel d’égal accès à l’instruction que contient le Préambule de 46.

Car sans contrôle a priori, nous n’avons aucune garantie que 100% des établissements feront l’objet d’un suivi et seront à l’abri de pratiques pédagogiques dangereuses. A moins que vous considériez peut-être que nous pouvons nous permettre quelques erreurs en matière d’éducation de nos enfants.

Mes cher-e-s collègues, vous le savez, nous sommes opposés par principe aux écoles privées hors contrat.

Pourtant nous savons nous aussi être constructifs, car nous vous proposons aujourd’hui des amendements qui vous aideraient à mettre réellement en œuvre les « avancées » que vous prônez.

Premièrement, nous vous proposons un régime d’autorisation préalable et non plus un régime déclaratif. Dans ce régime, c’est à l’établissement de transmettre le nom des enseignants qui interviennent dans leur établissement.

Si vos craintes sont juridiques, ne vous inquiétez pas !

Si – en 2017 – le Conseil constitutionnel a retoqué cette disposition, ce n’était que pour une raison de forme et non de fond : le Parlement ayant alors donné une trop grande latitude au gouvernement pour légiférer par ordonnance.

Mais aujourd’hui, nous pouvons, nous, parlementaires légiférer directement sur cette autorisation préalable. Sous cette forme, cette disposition passera, à n’en pas douter, le contrôle des Neufs Sages.

Si vos craintes sont financières, oubliez-les ! Le contrôle a priori réduit de façon considérable les contrôles de l’inspection académique. Cela permettra d’empêcher la prolifération de situations dangereuses que les personnels académiques ne peuvent empêcher, faute de nombre suffisant face au foisonnement d’écoles : + 6000 élèves en 4 ans dans l’Académie de Versailles. La présente proposition de loi prend elle-même acte de la soi-disant impossibilité d’augmenter considérablement les contrôles académiques [ce qui nous surprend au même moment où le gouvernement annonce renforcer le contrôle des chômeurs.

Ensuite, si vous n’êtes toujours pas d’accord avec ce régime d’autorisation préalable, nous vous proposons un moyen de droit efficace pour s’assurer du contrôle de toutes les écoles.

Il suffit d’engager la responsabilité de l’Etat en cas de manquement aux obligations de contrôle prévues dans cette proposition de loi.

Ainsi, vous pouvez être certains que le gouvernement fera les bons choix budgétaires en augmentant le nombre d’inspecteurs académiques.

Vous voyez, nous n’avons peut-être pas le monopole du cœur, mais vous n’avez pas le monopole du pragmatisme.

Et parce que nous avons la triste habitude que nos amendements de propositions connaissent la sempiternelle sentence du « rejet », nous ne pouvons que porter une motion de rejet d’un texte qui ne se donne pas les moyens de sa propre ambition.

La commission dont je suis membre aura très bientôt à examiner le projet de loi sur les « fake news». Ces écoles hors contrats ne contribueraient elles pas à augmenter le nombre de destinataires de fausses nouvelles ? Ne serait-il plus efficace de traiter le problème à la racine ?

Personne ne peut affirmer que tout est parfait dans l’école publique, c’est pourquoi certains parents sont séduits par les écoles privées hors contrat qui proposent d’autres formes de pédagogie. Nous ne les remettons pas en cause.

Au contraire : la démocratisation de l’école et l’augmentation du nombre d’élèves ne permettent plus une pédagogie uniformisée.

Nous pensons même que l’Education nationale doit intégrer ces façons alternatives d’enseigner à la palette pédagogique classique de nos enseignants.

Nous pensons qu’il ne faut pas confiner les pédagogies nouvelles, source d’épanouissement individuel et d’émancipation collective, à l’ombre des seuls établissements privés, de surcroit hors contrat

C’est dans la pleine lumière de la République, répandue dans toutes les écoles de la Nation, que ces méthodes innovantes doivent trouver leurs débouchés naturels, en renouvelant partout et pour tous l’esprit civique et critique.

Sur ce point, permettez-moi de citer Durkheim, grand sociologue et grand républicain.

Dans son livre Education et sociologie, ce dernier réfutait fermement l’opinion répandue selon laquelle « l’éducation est conçue comme une chose essentiellement privée et domestique ».  Pour Durkheim « l’éducation a avant tout une fonction collective » et « il est impossible que la société se désintéresse d’une telle opération ».

Il en appelle à la plus grande vigilance pour « obliger l’action pédagogique à s’exercer dans un sens social », pour ne pas modeler une société où « une multitude incohérente de petites âmes fragmentaires sont en conflit les unes avec les autres ».

Il est du devoir du législateur de toujours garder en mémoire que l’enseignement ne se réduit pas à un ensemble de connaissances, de « compétences » tout juste bonnes à être mobilisées demain sur le marché du travail.

Ainsi, je me désole de savoir que les élèves des filières professionnelles n’ont toujours pas accès à une formation en philosophie, comme si ces derniers étaient de futures machines à travailler – et non des citoyens éclairés devant comprendre le monde qui les entoure.

L’enseignement n’est pas un « service » comme un autre : c’est un droit pour chaque enfant, mais c’est aussi un devoir social qui intéresse tout particulièrement la Représentation nationale.

Car tout projet éducatif porte en son fond un projet de société : dis-moi dans quelle école tu grandis, je te dirais dans quelle société tu t’apprêtes à vivre.

C’est pourquoi l’école doit être soustraite à l’appétit des marchés, aux hasards des trajectoires individuelles et des différences de classes qui minent notre lien social.

C’est pourquoi nous proposons d’étendre le principe constitutionnel de gratuité afin de le rendre effectif : gratuité des transports, gratuité de la cantine, gratuité des activités périscolaires.

On me rétorquera que rien n’est gratuit, que c’est toujours le contribuable qui paye : non c’est le citoyen qui accomplit son devoir de solidarité nationale, pour faire vivre ces services publics qui sont le bien de ceux qui n’ont rien.

A rebours des écoles hors contrats, qui disséminent par tous les vents l’esprit de la Nation, il faut réaffirmer la nécessité d’un cadrage national des diplômes, programmes, statuts et horaires.

Il faut que cesse les subventions tous azimuts aux établissements privés, alors que de profonds besoins se font sentir dans un système public délabré : tant en terme d’embauche, de formation que de titularisation des personnels précaires.

Il faut allonger la durée de l’enseignement obligatoire, de 3 à 18 ans, et nous nous félicitons sur ce point des récentes déclarations du Président de la République.

Dès 3 ans, car c’est dès la petite enfance que se forme et se creuse les inégalités qui détermineront ensuite tout un parcours de vie.

Jusqu’à 18 ans, car nous devons avoir pour objet de constituer un socle commun suffisant, qui rende compte des besoins du futur citoyen pour se déterminer librement.

Il faut enfin impérativement réduire le nombre d’enfants par classe, et pas seulement en CP, mais de l’école primaire jusqu’au lycée.

Mes chers collègues, liberté et égalité ne sont pas des principes si opposés qu’il puisse paraître à première vue.

A l’équilibre, celui du funambule qui sans cesse vacille, je préfère la dialectique, qui fait une vivante synthèse des contraires pour les dépasser.

L’égalité, celle requise par l’école publique, qui permet par un enseignement laïc, gratuit et obligatoire de former la première des libertés : celle de la conscience.

La liberté, celle qu’on insuffle par une pédagogie bienveillante et inclusive et qui permet de surmonter peu à peu les terribles inégalités et discriminations qui nous divisent jusque dans nos têtes.

Nous en donner les moyens….

Pour conclure, je dirai ceci :

J’ai profité de cette loi pour mettre en évidence les grands problèmes que rencontre aujourd’hui notre système éducatif, et évoqué des pistes de solution.

Mais de tout cela, votre majorité ne dit jamais mots : ou plutôt elle constate, prêche, mais fait le contraire de ce qu’elle prêche : mixité sociale, la bienveillance, l’égalité d’accès à une éducation de qualité.

J’en veux pour preuve de cette duplicité : cette proposition de loi sur laquelle la représentation nationale doit justement se prononcer aujourd’hui. Cette proposition ne garantit même pas le nécessaire regard que doit avoir l’Etat sur ces écoles hors contrat.

 

 

 

You may also like...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *